Nous avions consacré un
article en décembre dernier au
rapport des députés Philippe Armand Martin et Gérard Voisin sur l'avenir viticole de la France. Nous avons en revanche omis de présenter le dernier rapport en date de Phillippe Armand Martin qui aborde un sujet crucial, dont nous avons déjà parlé sur ce blog: la
réforme viticole européenne de l' OCM (Organisation Commune des Marchés) , dont les conclusions seront rendues en juin prochain.
Le rapport de Monsieur Martin part d'un constat: la crise de compétitivité du vin européen. Et une grande partie de son rapport est une critique de la politique pronée par la Commission Européenne en la matière, critique aussi faite par le Parlement Européen
(voir notre article sur le sujet), et par la République Tchèque. La question des excédents européens et surtout de la manière de s'en débarasser (arrachage, distillation...) est au coeur des débats.

Mais il est intéressant d'analyser ce qui ressort du rapport concernant la concurence internationale.
Selon le député, les principaux atouts des vins du nouveau monde sont:
-des échelles de production sans commune mesure, aussi bien dans les superficies cultivées que dans l'absence d elimitation de plantation.
-le pillage des appellations européennes (Chablis, Bourgogne, Champagne...)
-la lisibilité et la simplicité, aussi bien dans le gout que dans la présentation
La question des appellations et de leur protection est au coeur de la guerre commerciale entre les Etats Unis et l'Europe. Elle trouve sur dans le secteur vitivinicole un de ses expressions les plus flagrantes. Phillippe Armand Martin était d'ailleurs revenu lui meme sur cet accord dans un
rapport de novembre 2005, qui révèle la position de force des Etats Unis, appuyés sur un modèle vitivinicole très différent.
Pour bien poser la situation deux modèles se font face
| Europe | Etats-Unis | Conséquences |
| les indications géographiques établissent un lien structurel | les indications géographiques ne prennent pas en compte la notion de terroir et de savoir faire | un "chablis" américain, par exemple, offre une qualité non garantie et discrédite l'image de l'appellation. C'est un préjudice d'image très couteux pour les producteurs européens |
| les indications géographiques sont destinées à un usage collectif | les indications géographiques relèvent du droit privé des marques |
Les Etats-Unis tentent d'imposer leur modèle par des stratégies d'alliance visant à encercler l'Europe. Ils ont ainsi crée à cet effet en 1998 le
World Wine Trade Group avec l'Afrique du Sud, l'Argentine, l'Australie, le Canada, le Chili et la Nouvelle-Zélande et le Mexique. En 2001, ils ont quitté l'Organisation internationale de la vigne et du vin.
Mais ils tentent aussi d'ériger des barrières à l'entrée du marché américain, comme avec cette loi rentrée en application le 1er novembre 2005, qui impose des controles plus stricts sur le vin importé, s'ils proviennent d'un pays n'ayant pas conclu d'accord bilatéral sur les pratiques oenologiques avec les Etats Unis.
S'il existe véritablement deux modèles, l'Union Européenne a du faire des concessions et la protection des appellations est garantie sur des critères minimaux. La bataille se joue véritablement sur le terrain des normes, et notamment dans le cadre d'une OMC particulièrement sourcilleuse qui semble considérer la protection des appellations controlées comme une arme protectionniste.
Pour finir, on peut émettre une réserve aux deux rapports de Philippe Armand Martin. peut etre est-ce une question de budget, mais les personnes rencontrées pour leur rédaction sont majoritairement françaises, allemandes (?) et espagnoles. Il serait intéressant, et peut etre inquiétant de connaitres l'avis sur le sujet des pays de l'Est dont les capacités de production commencent à etre optimales et qui risquent bien de mener une politique agressive de conquete des marchés. Il existe là un véritable enjeu, qui est de s'assurer de leur respect des normes européennes, afin qu'ils ne soient pas les intermédiaires et les relais du modèle des vins du nouveau monde en Europe.

Enfin, sans caricaturer, il est frappant de constater à quel point le secteur vitivinicole est un terrain des tensions et rivalités entre puissances. A ce sujet, nous ne savons pas si les prestigieux invités du colloque, organisé par l'Ecole de Guerre Economique
"le choc des puissances" qui se tiendra le 13 avril prochain au Palais du Luxembourg aborderont le thème, mais le vin est clairement un enjeu de puissance. En tout cas, les Américains l'abordent en tant que tel.
Car ce qui est en jeu derrière le maintien d'un modèle européen, c'est aussi la pérennité d'une vision du monde.
Bacchus contre le reste du monde, en somme...
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